Quand le silence dérange
Le silence comme outil de création n’est pas une absence, mais une manière d’être là autrement. Il y a des gens qui ont besoin de parler tout le temps, pas forcément pour dire quelque chose d’important, mais surtout pour éviter que le silence ne s’installe trop longtemps, comme s’il ne fallait surtout pas le laisser prendre sa place.
Le silence dérange. Il désarme, enlève les repères. Quand il s’installe, beaucoup ne savent plus quoi faire. Alors ils comblent, expliquent, commentent, posent des questions auxquelles ils n’attendent pas vraiment de réponse, ou essaient doucement de te faire parler, comme si se taire était une entorse à une règle sociale implicite. Pour eux, le silence n’est pas un choix, c’est un problème à résoudre.
Deux modèles très clairs
Chez moi, j’ai grandi avec deux modèles très distincts. Ma mère parle peu, très peu. Avec elle, tout est déjà compris. Le regard suffit, la présence fait le reste. Elle n’a jamais eu besoin de remplir l’espace pour exister, ni de souligner ce qui était évident.
Mon père, à l’inverse, parle beaucoup, mais jamais pour meubler. Il prend la parole au sérieux. Il analyse, développe, va au bout des idées. S’il parle longtemps, c’est parce que le sujet le mérite. Rien n’est gratuit. Même son humour n’est pas une intention : il arrive parfois malgré le sérieux, presque par accident, et c’est précisément pour ça qu’il fonctionne.
Entre ces deux-là, j’ai appris une chose simple : les mots ont un poids, et le silence aussi.
Choisir ce qui compte vraiment
J’ai gardé cette exigence dans ce qui est dit, mais j’ai choisi les silences de ma mère, et surtout son regard, celui qui parle très bien quand la parole commence à devenir inutile, voire décorative.
Avec le temps, je me suis rendu compte que le silence met souvent les gens mal à l’aise. Il les force à se regarder un peu plus longtemps que prévu. Alors ils cherchent à le combler, ou à te modifier, à te rendre plus bavarde, plus explicite, plus rassurante, comme si se taire était une anomalie.
Une manière d’être au monde
Ça rejoint quelque chose de plus large dans ma manière de vivre. Ça a toujours été tout ou rien : faire les choses vraiment, ou ne pas les faire. Vivre les choses pleinement, pas à moitié, pas tièdement, pas pour faire semblant.
Les demi-mesures m’ennuient. Les conversations tièdes aussi. Les situations où l’on parle juste pour être là, sans y être vraiment. Quand ce n’est pas entier, ça sonne faux, et surtout, ça fatigue.
Le silence dans mon travail
Dans mon travail de tatoueuse, cette logique est évidente. On ne peut pas être précis à moitié, présent à moitié, engagé à moitié. Le corps sent immédiatement quand l’intention n’est pas complète.
Avec le temps, j’ai compris que le silence est aussi une forme de respect. En tatouage, il crée un espace de concentration et de confiance. C’est souvent là que les choses les plus justes prennent forme.